L’Amérique Latine en vélo

« Vous êtes les créateurs de vous-même »

Le 16 novembre 2011, innocent et plein d’espoirs, je suis parti vivre mon rêve. Me voilà en route pour la traversée de l’Amérique Latine, en route pour 6 500 kilomètres de bonheur.

En réalité, j’ai pédalé sur la route de la vie, sur le chemin de mon cœur et sur la voie de la passion. Et, en cheminant, c’est dans l’effort que je me suis trouvé, dans la nouveauté que j’ai grandi et dans la nature que j’ai saisi la signification de paix intérieure. Mettre le point final à cette étape n’est pas des plus aisés tant je sens qu’elle est une pièce essentielle du puzzle de ma vie, voute de ma personnalité, clé de ma perception des choses et référentiel de mon potentiel énergétique.

Avant de partir en Amérique Latine, on m’a parlé d’insécurité, de maladies, de risques. Je n’ai vu que curiosité, attention et amour. Les manières de voir le monde sont diverses et variées, n’oublions pas de faire confiance à l’Homme et à sa bienveillance, de voir en lui le bien et la fraternité.

Premiers coups de pédale hors de la société et une fenêtre d’oxygène pour éclaircir mes pensées.

Ce voyage, c’est le jeune paysan péruvien récemment handicapé des deux jambes qui m’affirme que pour rien au monde il n’échangerait son humble maison de terre dans laquelle il m’accueille et ses deux précieuses vaches… C’est la quarantaine de Boliviens évangélistes qui, dans une église perdue au cœur de l’Altiplano, viennent en procession un à un pour nous embrasser et  bénir notre voyage… C’est dans les hauteurs désertiques des Andes, ce Chilien qui, voyant bien que je ne mange plus que du riz faute de mieux depuis deux jours, poursuit sa route en 4*4 puis m’apporte gracieusement à son retour une livre de rosettes et 300 grammes de fromage…C’est cet Argentin qui sur le seuil de sa porte avec sa famille, m’offre à mon départ sa chemise, les larmes aux yeux…C’est cette jeune Paraguayenne qui se donne à cœur joie de m’apprendre le Guarani des heures entières…C’est ce sage professeur brésilien qui, en s’en allant du restaurant, me paya d’avance mon repas sans me le dire, ni même me le faire comprendre…C’est cette famille uruguayenne qui se passionne à me parler de son pays après avoir cuisiné des pizzas pour le voyageur de passage…Merci à ces peuples chaleureux d’Amérique Latine pour leurs leçons quotidiennes.

Et ce voyage, c’est aussi les longues journées de vélo qui s’enchainent inlassablement, les unes après les autres, pour arpenter un bout de notre planète terre. De longs moments, calmes et silencieux, à l’affront du vent andin…De très précieuses heures de fraicheur au lever du soleil sur le tropique du Capricorne…Des pluies torrentielles au Brésil qui s’abattent sur vous à la sortie de la tente… Une indépendance retrouvée qui justifie chaque effort, aussi intense soit-il. Un vélo, une tente, un réchaud et des mois de liberté en Amérique Latine. Les déserts, les volcans, les lacs, les champs, les forêts, les camions et les entrées de capitale…D’interminables heures de solitude sur un vélo, si bien, qu’une fois en selle, en quelque lieu qu’il soit, je me sentais de nouveau chez moi.

Les retours de cette expérience ? Confiance en soi, apprivoisement du danger, force de caractère, capacité d’adaptation, ouverture, dépassement de soi, connaissance, culture… Bonne réponse pour un entretien d’embauche qui pourtant ne saisit en rien l’essentiel de l’aventure. Se focaliser sur cet aspect du voyage n’est qu’apercevoir son aspect vaniteux. L’aspect merveilleux d’une telle expérience ne se mesure pas à travers le spectre de l’utilité. Cet autre angle de vue que l’on se garde de mettre en exergue, qui n’apporte rien à la société et qui est probablement contre productif est pourtant un des seuls qui me semble justifier un tel voyage. Pendant cette aventure c’est moi-même que je regardais, comme l’on se regarde face à un miroir. Ce fut l’occasion d’apprendre à me connaître sans apparat, ainsi, tout simplement, vulnérable et faible. Ce voyage, au-delà du rêve, c’était l’opportunité de discerner, c’était la quête d’une  réponse. Il s’avère, aujourd’hui, que cette réponse tant recherchée ne dépasse pas le stade d’ébauche et il me suffit de tenter de la formuler pour qu’elle s’évanouisse.

Cette partie de la conclusion est bien moins séduisante. L’éprouvante épreuve du choix qui était comme une colline à enjamber semble être dorénavant comme une montagne à franchir. Je recherchais l’équilibre dans ma vie entre le chemin de la passion et celui de la raison, je me retrouve aujourd’hui dans l’impasse, incapable de choisir. Après ce voyage, l’écart se creuse…les voies s’écartent…Les appels des deux chemins retentissent plus forts et plus extrêmes…La sécurité d’un chemin déjà tracé ou l’audace de vivre ?

La fable du loup et du chien sans cesse raisonne en moi. Je pensais que le voyage était déjà un choix, que je suivais mon instinct en quête de liberté, laissant de côté la vie citadine garnie de puissants somnifères qui, bien que confortable, ne m’intéressait guère. Persuadé que j’y verrai plus claire après ces quatre mois, je me suis élancé, le cœur en joie.

En réalité, malgré cette sincère expérience, je me vois emprunter à nouveau le chemin qui m’est prédestiné, en espérant que la cravate ne laisse pas de traces trop profondes. La pression du choix ne se fait que plus pressante, et le retour à la normalité est d’autant plus dur que l’on a gouté à l’essence même de sa vie. J’ai suivi un court instant la voie du loup, et je me sens déjà reprendre celle du chien. Fidèle à moi-même, je me regarde sévèrement attendre le moment opportun où j’aurais le courage de me réveiller à nouveau.

Théodore Monod nous prévenait que « le monde nous regarde et que nous n’échapperions pas aux sévérités d’une juste condamnation si l’on nous voyait, dédaignant les privilèges de l’indépendance retrouvée, loucher encore vers nos chaines et préférer aux glorieux périls de la liberté les rassurantes mais honteuses sécurités de l’esclavage. » Ce n’est plus le monde qui  me regarde, mais bien moi-même. Et, y-a-t-il plus sévère juge que soi-même lorsqu’il s’agit de choisir sa destinée ?

Ma passion m’anime alors que la pression sociétale tente de l’apaiser pour laisser place à la raison. Ce carnet de voyage me rappellera, au cas où il serait trop enfoui, mon idéal de vie.

Allons-nous nous accommoder à notre bateau qui suit son long fleuve tranquille ? Sommes-nous condamnés à vivre et à se satisfaire de compromis? Laisserons-nous plutôt la grandeur des océans s’exprimer ? De véritables combats qui ont toute leur place dans le cheminement personnel.

« Nos idéaux sont comme les étoiles pour les marins. Nous ne les atteignons jamais, mais ils nous guident ». Tout comme le ciel, nous recelons d’enseignements. Et au loin, le loup, peut-être, nous guidera vers l’essentiel dans notre vie raisonnée…

Paul-Edouard Prouvost

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6 réflexions au sujet de « L’Amérique Latine en vélo »

  1. Merci pour ces derinières nouvelles. Nous te souhaitons un joyeux noel, nous espérons que tu pouras le fêter dans la convivialité et la fraternité en étant accueilli par des gens chalereux

    • Salut Armauld,

      Un grand merci pour tous ces petits mots super sympas :) C est vraiment gentil. Je te souhaite a toi et a toute ta famille un tres joyeux noel! J ai pu le feter ici avec d autres voyageurs et des francais :) C etait chouette!

      A bientot,

  2. bravo pour cet exploit qui restera surement anonyme!
    il est beau de voir des jeunes gens porter des projets extra-ordinaires!
    quelle xperience et quel exemple………..
    bonne continuation

  3. Hello !!!
    Ravie de t’avoir rencontré sur les routes de Bolivie.
    Bon courage pour la suite de ton périple à vélo et encore bravo pour l’ascencion du Licancabur (5 916 m quand même!).
    :)
    Enjoy ! Have Fun !
    Eva

  4. Polo, juste un petit mot pour te remercier de nous faire partager ton voyage à travers le monde mais aussi ton voyage intérieur.. Tu nous ouvre les yeux !
    On pense fort à toi ici en France, en Côte d’Ivoire et à Londres.
    Plein de baisers et.. Continue à te dépasser ! On est super fiers de toi.
    Claire

  5. Cher ami,

    Merci de me (entre autres) faire partager tes aventures et surtout tes peripeties, qui sont bien entendu les plus delectables, depuis tous ces mois. Escuse-moi d’abord pour l’absence d’accents, je suis sur un clavier americain… Il va falloir les deviner !

    Ca fait longtemps que je n’ai pas eu le plaisir d’avoir de tes nouvelles directement, du coup je t’envoie un mot.

    D’apres ce que j’ai vu et lu, ton voyage est pour l’instant une experience et une aventure d’une intensite assez indescriptible, que meme toi j’en suis sur n’arrive pas a trouver les mots justes pour decrire ces impalpables emotions que tu eprouves chaque jour. Ce que tu as vecu et que tu vis encore pour quelque temps me fait envi. Cette profonde humanite dont tu fais l’experience a chaque rencontre et qui est un joyau si precieux. Tu dois etre quelqu’un de change aujourd’hui ! Il serait interessant que tu essaies de comprendre en quoi ces innombrables kilometres t’ont fait grandir. J’ai hate qu’on s’atable a un cafe quelque part en Amerique Latine pour que tu me racontes de vive voix tout ca !

    Mais ton voyage va bientot toucher a sa fin, dans un peu mois d’un mois, c’est-a-dire une poignee de seconde. Tu dois deja te dire que ces quelques mois passes a trimer sont finalement passes a une vitesse folle. Tu vas bientot devoir retourner a la civilisation, au concept du domicile fixe, de la satiete quotidienne, des bus, de la fac, des cours, des relations a long terme, de la foule, des mesquineries et des grasses matinees du weekend. Quel changement ! Il faut t’y preparer car je suis sur que ca va te faire un choc terrible. Tu vas meme peut etre te dire que ces longs mois sur la route entre les cailloux, a travers les deserts de sel et les hauts sommets n’ont peut etre ete qu’un reve, un desir etrangement assouvi qui parait si loin la semaine d’apres que tu te demandes s’il a ete reel. C’est le danger des changements aussi brutaux.

    Profite des ces quelques centaines de kilometres qui te reste mon ami. Je voudrais partager tout de meme cette phrase d’une verite derangeante a mon gout et qui m’a frappe alors que je lisais dans un parc magnifique surplombant San Francisco : « L’amour est le danger du solitaire, l’amour pour tout, pourvu que ce soit vivant ! » (Le Voyageur, Ainsi Parlait Zarathoustra, Niezsche). Tu pourras y penser pendant tes longues journees de meditation sur ta monture a pedales.

    Bons baisers et a tres vite

    Hugo

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